Chaque seconde, la France verse un peu plus de 1 800 euros d’intérêts à ceux qui lui ont prêté de l’argent. Sur l’année 2024, la charge de la dette des administrations publiques a atteint 58,9 milliards d’euros, davantage que l’ensemble des dépenses publiques de défense (54,2 milliards). Et la facture repart nettement à la hausse : selon le projet de loi de finances pour 2027, les seuls intérêts de l’État passeraient d’environ 79 à 91 milliards d’euros en un an. Voici d’où vient ce chiffre, pourquoi il a longtemps stagné, et pourquoi il grimpe aujourd’hui.
Les intérêts de la dette en chiffres
En 2024, les intérêts représentent 3,5 % de toute la dépense publique (1 671,8 milliards d’euros) et 2 % du PIB. Rapportés à la population, cela fait environ 860 euros par habitant et par an, sans qu’un seul euro de la dette soit remboursé : les intérêts ne font que rémunérer les prêteurs.
Dans le classement des quinze grands postes de dépense publique, les intérêts arrivent en neuvième position, juste devant la défense (54,2 milliards) et la police, la justice et les pompiers (52,1 milliards). Ils pèsent deux fois plus que l’environnement (30,3 milliards).
Source : INSEE, comptes nationaux 2024 — dépenses des administrations publiques par fonction (COFOG), diffusé par Eurostat (gov_10a_exp) · Tout le détail dans l’Explorer
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| Poste | Montant | Part |
|---|---|---|
| Retraites | 432,6 Md€ | 25,9 % |
| Santé | 261,2 Md€ | 15,6 % |
| Éducation et recherche | 168,5 Md€ | 10,1 % |
| Économie, transports, énergie | 166,1 Md€ | 9,9 % |
| Fonctionnement des pouvoirs publics | 102,3 Md€ | 6,1 % |
| Arrêts maladie et invalidité | 83,9 Md€ | 5 % |
| Famille et enfance | 66,7 Md€ | 4 % |
| Solidarité et lutte contre la pauvreté | 61,3 Md€ | 3,7 % |
| Intérêts de la dette | 58,9 Md€ | 3,5 % |
| Autres (6 postes) | 270,3 Md€ | 16,2 % |
Qui paie des intérêts : État, Sécurité sociale, collectivités
L’État porte l’essentiel de la facture. Selon une estimation construite à partir des comptes nationaux, ses obligations à long terme, les OAT, représentent à elles seules environ 35 milliards d’euros d’intérêts en 2024, auxquelles s’ajoutent près de 5,8 milliards pour les obligations indexées sur l’inflation et 5,4 milliards pour les bons du Trésor à court terme (BTF).
Source : INSEE, comptes nationaux 2024 — dépenses des administrations publiques par fonction (COFOG), diffusé par Eurostat (gov_10a_exp) — fonctions 01.7 · Tout le détail dans l’Explorer
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| Poste | Montant | Part |
|---|---|---|
| État : obligations à long terme (OAT) | 35 Md€ | 59,5 % |
| Sécurité sociale (Cades, Urssaf, hôpitaux) | 6,8 Md€ | 11,6 % |
| État : obligations indexées sur l’inflation | 5,8 Md€ | 9,9 % |
| État : bons du Trésor à court terme (BTF) | 5,4 Md€ | 9,1 % |
| Collectivités locales | 4,4 Md€ | 7,4 % |
| Organismes publics (SNCF Réseau, Grand Paris…) | 1,5 Md€ | 2,5 % |
La Sécurité sociale verse de son côté environ 6,8 milliards d’euros, surtout pour la dette sociale logée à la Cades et pour les besoins de trésorerie de l’Urssaf. Les collectivités locales paient environ 4,4 milliards : elles n’ont le droit d’emprunter que pour investir, ce qui limite leur endettement. Les autres organismes publics complètent avec 1,5 milliard. Cette répartition par émetteur est une estimation d’Équilibre Ninja, et non une publication officielle de l’INSEE.
Pourquoi la charge a longtemps stagné
C’est le grand paradoxe de la dette française. Entre 1995 et 2024, la dette publique a été multipliée par 4,6, de 714,7 à 3 306,1 milliards d’euros. Sur la même période, la charge de la dette n’a été multipliée que par 1,3, de 44,2 à 58,9 milliards.
- Dette publique
- Charge d’intérêts
Source : INSEE, comptes nationaux (Eurostat gov_10a_main, gov_10dd_edpt1)
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| Année | Dette publique | Charge d’intérêts |
|---|---|---|
| 1995 | 100 | 100 |
| 1996 | 103,8 | 106 |
| 1997 | 110 | 106,7 |
| 1998 | 114,8 | 105,3 |
| 1999 | 116,6 | 99 |
| 2000 | 118,1 | 99,1 |
| 2001 | 119,5 | 104,2 |
| 2002 | 124,7 | 104,4 |
| 2003 | 134,4 | 100,1 |
| 2004 | 141,5 | 100,3 |
| 2005 | 146,9 | 99,1 |
| 2006 | 144,8 | 97,6 |
| 2007 | 148,6 | 103,3 |
| 2008 | 159,1 | 110,8 |
| 2009 | 186,1 | 95,4 |
| 2010 | 194,8 | 97,1 |
| 2011 | 205,3 | 106,4 |
| 2012 | 212,6 | 103,2 |
| 2013 | 220,8 | 92,2 |
| 2014 | 226,8 | 87,8 |
| 2015 | 231,2 | 82 |
| 2016 | 236 | 77,4 |
| 2017 | 242,4 | 74,4 |
| 2018 | 245,8 | 74,7 |
| 2019 | 249,9 | 65,3 |
| 2020 | 270,7 | 51,2 |
| 2021 | 284 | 59,2 |
| 2022 | 288,1 | 84,1 |
| 2023 | 287,9 | 83,9 |
| 2024 | 300,6 | 92,6 |
L’explication tient en un mot : les taux. En 1996, le taux moyen payé sur l’ensemble de la dette dépassait 6 %. Il est tombé à 2,2 % en 2015 puis à 1,3 % en 2020, plus bas historique. Pendant cette période, l’État remplaçait chaque année des titres anciens, empruntés cher, par des titres neufs à taux beaucoup plus faibles. Certaines années, il a même emprunté à taux négatif : les investisseurs acceptaient de récupérer un peu moins que ce qu’ils avaient prêté, en échange de la sécurité.
Résultat, en pourcentage du PIB, la charge d’intérêts est passée de 3,6 % en 1996 à 1,3 % en 2020, alors que la dette, elle, doublait presque en proportion de la richesse nationale.
Source : INSEE, comptes nationaux (Eurostat gov_10a_main, gov_10dd_edpt1)
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| Année | Charge d’intérêts |
|---|---|
| 1995 | 3,5 % |
| 1996 | 3,6 % |
| 1997 | 3,6 % |
| 1998 | 3,4 % |
| 1999 | 3,1 % |
| 2000 | 3 % |
| 2001 | 3,1 % |
| 2002 | 3 % |
| 2003 | 2,9 % |
| 2004 | 2,8 % |
| 2005 | 2,7 % |
| 2006 | 2,6 % |
| 2007 | 2,7 % |
| 2008 | 2,9 % |
| 2009 | 2,5 % |
| 2010 | 2,5 % |
| 2011 | 2,7 % |
| 2012 | 2,6 % |
| 2013 | 2,3 % |
| 2014 | 2,2 % |
| 2015 | 2 % |
| 2016 | 1,9 % |
| 2017 | 1,8 % |
| 2018 | 1,8 % |
| 2019 | 1,5 % |
| 2020 | 1,3 % |
| 2021 | 1,4 % |
| 2022 | 1,9 % |
| 2023 | 1,9 % |
| 2024 | 2 % |
Pourquoi elle remonte : taux et inflation
Le mouvement s’est inversé en 2022. Pour lutter contre l’inflation, la Banque centrale européenne a relevé ses taux directeurs, et les taux d’emprunt de l’État ont suivi : le taux des OAT à dix ans, proche de zéro en 2020, oscille autour de 3 % ou au-dessus depuis 2023. Les intérêts versés ont bondi de 34,8 à 50,9 milliards d’euros entre 2021 et 2022, puis ont atteint 60,1 milliards en 2024.
Cette hausse est progressive, et c’est bien le problème : elle va durer. La dette négociable de l’État a une durée de vie moyenne d’environ huit ans et demi (8 ans et 184 jours fin 2025, selon l’Agence France Trésor). Chaque année, seule une fraction des titres arrive à échéance et doit être refinancée au taux du moment. Les titres empruntés à moins de 1 % pendant les années 2010 sont remplacés un à un par des titres à 3 % ou plus. Même si les taux cessaient de monter demain, la charge continuerait donc d’augmenter pendant des années.
Le volume compte aussi. L’Agence France Trésor a annoncé le 29 septembre 2026 un programme de 340 milliards d’euros de titres à moyen et long terme pour 2027 (net des rachats), le plus élevé jamais fixé, après 310 milliards en 2026. Plus le déficit est élevé, plus la part de la dette exposée aux nouveaux taux grossit.
Les OAT indexées sur l’inflation
Une partie de la dette réagit encore plus vite : les obligations indexées. Créées en 1998 pour l’OATi (inflation française) et en 2001 pour l’OAT€i (inflation de la zone euro), elles offrent un taux faible, mais leur capital est revalorisé chaque année selon l’évolution des prix.
Tant que l’inflation restait autour de 1 %, ce mécanisme coûtait peu. Avec une hausse des prix proche de 5 % par an en 2022 et 2023, la revalorisation du capital a alourdi brutalement la facture : c’est l’une des raisons du bond de la charge d’intérêts en 2022. Les intérêts sur ces titres atteignent encore près de 5,8 milliards d’euros en 2024.
Charge de la dette contre budget de la défense ou de l’éducation
Les comparaisons font souvent mouche dans le débat public. En 2024, la charge de la dette (58,9 milliards) dépasse le budget de la défense (54,2 milliards), dépenses de toutes les administrations publiques comprises. Elle représente environ un tiers de la dépense d’éducation et de recherche (168,5 milliards) et un septième des retraites (432,6 milliards).
Dans le seul budget de l’État, le constat est plus spectaculaire, car les retraites et la santé relèvent surtout de la Sécurité sociale. Avec environ 91 milliards d’euros prévus en 2027, la charge de la dette se hisse parmi les tout premiers postes de dépense de l’État, au niveau des plus grosses missions comme l’« Enseignement scolaire », et pèse plus que les crédits de la mission « Défense », pourtant en hausse avec la loi de programmation militaire.
Source : Eurostat, dépenses des administrations publiques par fonction (gov_10a_exp), 2024
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| Pays | % du PIB |
|---|---|
| Italie | 4 % |
| Espagne | 2,5 % |
| Belgique | 2,3 % |
| France | 2 % |
| Union européenne (27) | 1,9 % |
| Allemagne | 1,1 % |
| Suède | 0,8 % |
| Danemark | 0,8 % |
| Pays-Bas | 0,7 % |
Avec 2 % du PIB, la France paie un peu plus que la moyenne de l’Union européenne (1,9 %), deux fois moins que l’Italie (4 %), mais nettement plus que l’Allemagne (1,1 %) ou les Pays-Bas (0,7 %).
Combien coûte 1 point de taux en plus ?
C’est la question qui inquiète les ministres des Finances. Une hausse d’un point de l’ensemble des taux ne renchérit pas toute la dette d’un coup : elle s’applique d’abord aux nouveaux emprunts, puis s’étend au fil des refinancements.
| Années après la hausse | Surcoût annuel pour l’État |
|---|---|
| 1 an | ≈ 3,2 Md€ |
| 5 ans | ≈ 23,5 Md€ |
| 9 ans | ≈ 33,5 Md€ |
Source : Agence France Trésor, citée par la commission des finances du Sénat (rapport sur le PLF 2026).
L’inflation joue dans l’autre sens sur le ratio : elle gonfle le PIB nominal et les recettes fiscales, ce qui allège le poids de la dette. C’est ce qui explique que la dette ait reculé de 112,8 % à 109,5 % du PIB entre 2021 et 2023, malgré des déficits élevés. Ce qui compte au fond, c’est l’écart entre le taux d’intérêt moyen et la croissance nominale de l’économie.
Comptabilité nationale ou budget de l’État : deux chiffres
Les chiffres qui circulent varient fortement, et ce n’est pas une erreur. Trois mesures coexistent :
- 58,9 milliards d’euros (2024) : les « opérations concernant la dette publique » dans le classement des dépenses par fonction (COFOG 01.7) de l’INSEE. C’est le chiffre retenu par l’Explorer.
- 60,1 milliards d’euros (2024) : les intérêts versés par toutes les administrations publiques, mesurés par nature dans les comptes nationaux (code D.41). Ce sont les deux faces d’un même périmètre, classé autrement.
- Environ 79 milliards (2026) puis 91 milliards (2027, prévision) : la charge de la dette de l’État dans son budget, programme « Charge de la dette et trésorerie de l’État ». Le périmètre est plus étroit (l’État seul), mais les années sont plus récentes et les règles budgétaires diffèrent de celles de la comptabilité nationale (traitement des primes et décotes à l’émission, de l’indexation et de la trésorerie).
Pour comparer la France à ses voisins, on utilise la comptabilité nationale. Pour suivre le débat budgétaire de l’automne, on parle du budget de l’État. Les deux racontent la même tendance : après vingt-cinq ans de baisse, le coût de la dette est reparti durablement à la hausse.