Qui détient la dette française ? Pas un créancier unique, ni un pays, ni une banque toute-puissante. Fin 2025, selon la Banque de France, 56 % de la dette négociable de l’État était entre les mains d’investisseurs non résidents. Le reste, environ 44 %, est détenu en France : par la Banque de France elle-même, par les banques, par les assureurs (et donc, indirectement, par les épargnants en assurance-vie) et par des fonds d’investissement. Derrière ces pourcentages, il y a des milliers d’acteurs qui achètent et revendent chaque jour des titres de l’État.
La réponse courte
La dette publique de la France atteignait 3 306,1 milliards d’euros fin 2024. L’État en porte l’essentiel, environ quatre cinquièmes, sous forme de titres négociables : des obligations et des bons qui s’échangent sur les marchés. C’est sur cette dette négociable, 2 737 milliards d’euros fin 2025 selon l’Agence France Trésor, que porte la question des détenteurs.
Trois grands groupes se partagent ces titres :
- les non-résidents, 56 % fin 2025 : banques centrales et fonds souverains étrangers, fonds de pension, assureurs et gestionnaires d’actifs installés hors de France, dans la zone euro ou ailleurs ;
- les assureurs français, autour de 10 % en 2025, contre près de 40 % en 2000 ;
- les autres résidents, un peu plus du tiers restant : la Banque de France, en grande partie à la suite des rachats de titres décidés par la BCE, les banques et les fonds d’investissement français.
La part des non-résidents est publiée chaque trimestre par la Banque de France et reprise par l’Agence France Trésor ; elle varie d’un trimestre à l’autre de quelques dixièmes de point à quelques points.
Comment l’État emprunte : OAT, BTF, adjudications
L’État n’emprunte pas auprès d’une banque, comme un ménage. Il émet des titres, gérés par l’Agence France Trésor (AFT), un service du ministère de l’Économie. Il en existe deux familles principales :
- les OAT (obligations assimilables du Trésor), d’une durée de 2 à 50 ans, qui forment l’essentiel de la dette. Certaines sont indexées sur l’inflation, d’autres sont des OAT vertes, dont le montant est adossé à des dépenses environnementales du budget ;
- les BTF (bons du Trésor à taux fixe), à moins d’un an, qui servent à gérer la trésorerie.
Les titres sont vendus aux enchères, lors d’adjudications organisées selon un calendrier publié à l’avance : chaque lundi pour les BTF, le premier jeudi du mois pour les OAT à long terme, le troisième jeudi pour les OAT à moyen terme et les titres indexés. Les participants sont une quinzaine de grandes banques agréées, les spécialistes en valeurs du Trésor (SVT). Elles achètent pour leur compte ou pour celui de leurs clients, puis revendent les titres sur le marché secondaire. Pour lancer une nouvelle obligation très longue, l’AFT recourt parfois à une syndication, un placement direct auprès des investisseurs par un groupe de banques.
C’est ce système qui explique la dispersion des détenteurs : un titre émis un jeudi à Paris peut appartenir le lendemain à un fonds de pension japonais, puis à un assureur allemand.
Les détenteurs : non-résidents, assureurs, banques, Banque de France
Les non-résidents. La part des investisseurs étrangers a beaucoup varié. Elle a culminé autour de 70 % en 2010, avant de reculer nettement quand la Banque de France a racheté massivement des titres pour le compte de l’Eurosystème : elle est tombée autour de 50 % en 2022. Elle remonte depuis que ces rachats ont cessé, à 56 % fin 2025. Ces investisseurs sont aussi bien dans la zone euro (Allemagne, Pays-Bas, Belgique, Italie…) qu’en dehors (Royaume-Uni, Asie, Amérique du Nord, pays du Golfe).
Les assureurs. Les compagnies d’assurance françaises ont longtemps été les premiers détenteurs résidents, parce que les fonds en euros de l’assurance-vie doivent placer l’épargne dans des actifs sûrs et de long terme. Leur part a fortement diminué : près de 40 % en 2000, environ 20 % en 2009, autour de 10 % en 2025, car leurs placements en titres publics ont progressé bien moins vite que la dette.
Les banques. Les banques françaises détiennent aussi une part des titres. Elles en ont besoin : la réglementation leur impose de conserver des actifs liquides de qualité, et les OAT servent de garantie dans leurs emprunts auprès de la banque centrale ou entre elles.
La Banque de France. C’est l’un des principaux détenteurs résidents, conséquence directe des rachats de la BCE, même si son stock diminue depuis l’arrêt des réinvestissements.
Source : INSEE, comptes nationaux 2024 — dépenses des administrations publiques par fonction (COFOG), diffusé par Eurostat (gov_10a_exp) · Tout le détail dans l’Explorer
Voir les données
| Poste | Montant | Part |
|---|---|---|
| Échéance dans 5 à 10 ans | 12,3 Md€ | 35 % |
| Échéance dans 10 à 30 ans | 10,5 Md€ | 30 % |
| Échéance dans 2 à 5 ans | 8,8 Md€ | 25 % |
| Échéance dans plus de 30 ans | 3,5 Md€ | 10 % |
Le rôle de la BCE depuis 2015
En mars 2015, la BCE a lancé un vaste programme d’achats d’obligations publiques pour éviter que l’inflation de la zone euro ne s’installe trop bas. En 2020, un second programme, lié à la crise sanitaire, a pris le relais à grande échelle. Concrètement, ce sont les banques centrales nationales qui achètent les titres de leur propre pays : pour la France, la Banque de France rachète des OAT sur le marché secondaire, jamais lors des adjudications, car le financement direct des États par la banque centrale est interdit par les traités européens (article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne).
Ces rachats ont eu deux effets. Ils ont fait baisser les taux d’emprunt, ce qui explique en partie que la charge de la dette soit tombée à 1,3 % du PIB en 2020. Et ils ont fait reculer la part des investisseurs étrangers. Une particularité mérite d’être notée : une partie des intérêts que l’État verse à la Banque de France lui revient, sous forme de dividendes et d’impôts versés par la banque centrale quand celle-ci fait des bénéfices. Ce n’est pas automatique : avec la remontée des taux, la Banque de France n’a versé aucun dividende à l’État au titre de 2023 et de 2024, une perte nette de 7,7 milliards d’euros ayant été enregistrée en 2024.
Le mouvement s’est inversé. La BCE a cessé de réinvestir les titres arrivant à échéance en 2023 pour le premier programme, puis fin 2024 pour le second. La Banque de France détient donc de moins en moins d’OAT, et l’État doit trouver d’autres acheteurs, souvent à l’étranger, pour les titres qui arrivent à échéance comme pour les nouveaux.
Une dette détenue à l’étranger : risque ou atout ?
La question est politiquement sensible, et les économistes ne la tranchent pas de la même façon.
Les arguments pour une base large et internationale. Plus les acheteurs sont nombreux et variés, plus l’État peut placer de gros volumes à un coût bas. La demande étrangère est aussi un signe de confiance : les OAT sont l’un des actifs de référence de la zone euro, et la France emprunte en euros, sa propre monnaie, ce qui écarte le risque de change. Enfin, une dette détenue dans toute la zone euro répartit le risque entre pays.
Les arguments de prudence. Des investisseurs étrangers, moins liés à l’économie française, peuvent vendre plus vite en cas de choc politique ou budgétaire, ce qui fait monter les taux. Les intérêts qu’ils perçoivent, une part importante des intérêts de la dette, sortent de l’économie nationale au lieu de rémunérer des épargnants français.
Les comparaisons. Le Japon, souvent cité, a une dette bien plus élevée que la France, mais très majoritairement détenue par des résidents, dont sa banque centrale. L’Italie a fait le choix de développer la détention par ses ménages, avec des emprunts réservés aux particuliers. La Grèce, en 2010, a montré à l’inverse ce que coûte la perte brutale de confiance de prêteurs extérieurs.
Et les particuliers ? (assurance-vie, OAT en direct)
Les Français détiennent une part de leur dette sans toujours le savoir. Les fonds en euros des contrats d’assurance-vie sont investis en grande partie en obligations, dont des OAT. Chaque épargnant est donc, à travers son assureur, un petit créancier de l’État. Les fonds de retraite et les fonds monétaires détiennent aussi des titres publics.
En direct, il est possible d’acheter des OAT en Bourse sur un compte-titres, comme une action, ou de passer par des fonds obligataires. L’opération reste peu courante : les montants nominaux, les frais et la fiscalité la rendent moins attractive pour un petit épargnant que l’assurance-vie ou le livret A. L’idée d’un emprunt d’État réservé aux particuliers revient régulièrement dans le débat public, sur le modèle italien.