Le multiplicateur keynésien : définition, formule et débat

Par la Rédaction Équilibre Ninja · Publié le · 8 min de lecture · Notions d’économie

Multiplicateur keynésien : définition, formule, exemples chiffrés, valeurs estimées en France et critiques. Avec un simulateur à tester en classe.

0,08 à 0,86 € de PIB perdu à 1 an par euro coupé, selon l’école

Chiffres : INSEE, comptes nationaux 2024 ; FMI (Blanchard et Leigh, 2013) ; hypothèses du simulateur Équilibre Ninja, mis à jour le 31 octobre 2026.

Le multiplicateur keynésien mesure combien d’euros de PIB rapporte 1 euro de dépense publique supplémentaire. S’il vaut 1,5, une dépense de 10 milliards fait grimper la production de 15 milliards ; s’il vaut 0,5, de 5 milliards seulement. Son principe : la dépense de l’un est le revenu de l’autre, qui en dépense à son tour une partie, et ainsi de suite. Sa formule de base est k = 1 / (1 – c), où c est la part de chaque euro de revenu supplémentaire qui est consommée. Voici la notion pas à pas, un exemple chiffré sur le budget français, les valeurs estimées par les économistes, les critiques, et une façon de la tester en classe.

Définition simple du multiplicateur keynésien

Imaginez que l’État commande pour 10 Md€ de rénovation d’écoles. Les entreprises du bâtiment encaissent 10 Md€ : elles versent des salaires, achètent des matériaux, dégagent des profits. Les salariés et les fournisseurs dépensent à leur tour une partie de ces revenus, dans les commerces, les restaurants, les loisirs. Ces dépenses deviennent de nouveaux revenus, et la chaîne se poursuit, chaque maillon un peu plus petit que le précédent.

Au bout de la chaîne, le PIB a augmenté de plus que les 10 Md€ initiaux : c’est l’effet multiplicateur. L’idée a été formalisée par Richard Kahn en 1931, puis placée au cœur de la Théorie générale de John Maynard Keynes en 1936. Elle justifie la relance budgétaire : en période de chômage, la dépense publique peut entraîner l’activité bien au-delà de son propre montant.

Le mécanisme joue aussi dans l’autre sens : 10 Md€ d’économies retirent plus de 10 Md€ de demande si le multiplicateur dépasse 1. C’est tout l’enjeu des débats sur l’austérité.

La formule : 1 / (1 – c)

La clé est la propension marginale à consommer, notée c : la part d’un euro de revenu supplémentaire qui est dépensée plutôt qu’épargnée. Si un ménage qui gagne 100 € de plus en dépense 80, c vaut 0,8.

La somme de tous les maillons de la chaîne forme une suite géométrique : 1 + c + c² + c³ + … dont la limite est k = 1 / (1 – c). Plus les ménages consomment chaque euro reçu, plus le multiplicateur est élevé.

Propension marginale à consommer (c)Multiplicateur simple 1 / (1 – c)
0,52
0,62,5
0,85
0,910

Ces valeurs sont spectaculaires, et irréalistes : aucune estimation empirique sérieuse ne trouve qu’1 € de dépense publique crée 5 € de PIB. La raison tient aux « fuites » détaillées plus bas.

Exemple pas à pas

Reprenons les 10 Md€ de travaux, avec c = 0,8 et sans impôts ni importations :

  1. Premier tour : les entreprises reçoivent 10 Md€ de commandes, le PIB augmente de 10 Md€.
  2. Deuxième tour : les revenus distribués sont dépensés à 80 %, soit 8 Md€ de consommation.
  3. Troisième tour : 80 % de 8 Md€, soit 6,4 Md€.
  4. Quatrième tour : 5,12 Md€, puis 4,1 Md€, 3,3 Md€…

En additionnant tous les tours, on obtient 10 × 1 / (1 – 0,8) = 50 Md€. Rapporté au PIB de la France en 2024 (2 935,2 Md€, INSEE), une dépense de 10 Md€ représente 0,34 % du PIB ; avec ce multiplicateur théorique, elle ajouterait 1,7 point de croissance, bien au-delà de ce qu’ont mesuré les études sur les relances réelles.

Fuites : épargne, impôts, importations

À chaque tour, une partie du revenu sort du circuit de la demande intérieure :

  • l’épargne, déjà prise en compte par c ;
  • les impôts et cotisations : sur chaque euro de revenu supplémentaire, une partie revient aux administrations publiques (taux t) ;
  • les importations : une partie de la consommation achète des biens produits à l’étranger (propension m), qui soutiennent le PIB d’autres pays.

La formule devient k = 1 / (1 – c(1 – t) + m). Avec des valeurs illustratives (c = 0,8, t = 0,4, m = 0,3), le dénominateur vaut 1 – 0,48 + 0,3 = 0,82, et le multiplicateur tombe à 1,22. Les 10 Md€ de travaux n’apportent plus que 12,2 Md€ de PIB.

Ces fuites ont un revers favorable pour les finances publiques : une partie de la dépense revient en recettes. Avec 12,2 Md€ de PIB en plus et un taux de prélèvement de 0,4, environ 4,9 Md€ rentrent dans les caisses, et le coût net de la mesure pour le déficit public tombe vers 5 Md€.

Combien vaut le multiplicateur en France ?

La réponse honnête est qu’il n’existe pas un multiplicateur, mais des multiplicateurs, qui dépendent du type de dépense, de la conjoncture et de la politique monétaire. Les estimations empiriques convergent toutefois sur quelques ordres de grandeur :

  • la méta-analyse de Sebastian Gechert (2015), qui compile plus de cent études, trouve des multiplicateurs de dépense publique proches de 1 en moyenne, et plus élevés pour l’investissement public ;
  • Valerie Ramey (2019), dans une revue de la littérature, situe la plupart des estimations pour les achats publics entre 0,6 et 1 ;
  • les modèles de prévision utilisés par l’administration, comme le modèle Mésange de l’Insee et de la DG Trésor, distinguent des multiplicateurs différents selon l’instrument (investissement, emploi public, prestations, impôts) et l’horizon.

Le simulateur d’Équilibre Ninja traduit ces fourchettes en profils d’hypothèses. Pour 1 € de dépense coupée, le PIB baisse au bout d’un an de :

Profil d’hypothèsesPIB perdu à 1 an pour 1 € de dépense coupéeEffet de 10 Md€ d’économies
Néolibéral et économie de l’offre0,08 €– 0,8 Md€ (– 0,03 % du PIB)
Néoclassique0,15 €– 1,5 Md€ (– 0,05 %)
Référence Équilibre Ninja0,56 €– 5,6 Md€ (– 0,19 %)
Keynésien0,77 €– 7,7 Md€ (– 0,26 %)
Marxiste et régulationniste0,86 €– 8,6 Md€ (– 0,29 %)

Le profil post-keynésien va plus loin encore à long terme : 1,24 € de PIB perdu à cinq ans, parce qu’il suppose qu’une partie des pertes devient durable (l’« hystérèse »). L’écart entre les profils est de un à dix : c’est toute l’ampleur du désaccord entre écoles.

Quand il est fort, quand il est faible

Les travaux récents ont surtout montré que le multiplicateur varie avec la conjoncture. Alan Auerbach et Yuriy Gorodnichenko (2012) estiment qu’aux États-Unis, il dépasse nettement 1 en récession et s’approche de zéro en période d’expansion. Plusieurs facteurs expliquent ces écarts :

  • les capacités inemployées : quand le chômage est élevé et les usines tournent au ralenti, la demande supplémentaire mobilise des ressources oisives ; au plein emploi, elle fait surtout monter les prix ;
  • la politique monétaire : si la banque centrale relève ses taux pour contrer la relance, l’effet est amorti ; si ses taux sont déjà très bas, comme après 2009 ou en 2020, il est plus fort ;
  • l’ouverture de l’économie : plus un pays importe, plus la relance profite aux voisins ;
  • le type de dépense : dans la plupart des estimations, l’investissement public et les transferts aux ménages modestes, qui consomment l’essentiel de leur revenu, ont un effet supérieur à celui d’une baisse d’impôts pour les plus aisés ;
  • l’état des finances publiques : avec une dette publique élevée, une relance peut inquiéter les prêteurs et faire monter les taux.
GraphiqueLe déficit public de la France en % du PIB depuis 2000en % du PIB
Le déficit public de la France en % du PIB depuis 2000Déficit public : 1,3 % en 2000, 5,8 % en 20240 %3 %5 %8 %10 %2000200520102015202020242009 : Plan de relance2020 : Covid-19Déficit public, 2000 : 1,3 %Déficit public, 2001 : 1,4 %Déficit public, 2002 : 3,2 %Déficit public, 2003 : 4,1 %Déficit public, 2004 : 3,6 %Déficit public, 2005 : 3,5 %Déficit public, 2006 : 2,7 %Déficit public, 2007 : 3 %Déficit public, 2008 : 3,5 %Déficit public, 2009 : 7,4 %Déficit public, 2010 : 7,2 %Déficit public, 2011 : 5,3 %Déficit public, 2012 : 5,2 %Déficit public, 2013 : 4,9 %Déficit public, 2014 : 4,6 %Déficit public, 2015 : 3,9 %Déficit public, 2016 : 3,8 %Déficit public, 2017 : 3,4 %Déficit public, 2018 : 2,3 %Déficit public, 2019 : 2,4 %Déficit public, 2020 : 8,9 %Déficit public, 2021 : 6,6 %Déficit public, 2022 : 4,7 %Déficit public, 2023 : 5,4 %Déficit public, 2024 : 5,8 %5,8 %

Source : INSEE, comptes nationaux (Eurostat gov_10a_main, gov_10dd_edpt1)

Voir les données
AnnéeDéficit public
20001,3 %
20011,4 %
20023,2 %
20034,1 %
20043,6 %
20053,5 %
20062,7 %
20073 %
20083,5 %
20097,4 %
20107,2 %
20115,3 %
20125,2 %
20134,9 %
20144,6 %
20153,9 %
20163,8 %
20173,4 %
20182,3 %
20192,4 %
20208,9 %
20216,6 %
20224,7 %
20235,4 %
20245,8 %

Les critiques : effet d’éviction, équivalence ricardienne

Les économistes néoclassiques ne nient pas le mécanisme, mais estiment qu’il est largement compensé :

  • L’effet d’éviction. Pour financer sa dépense, l’État emprunte. S’il fait monter les taux d’intérêt, il décourage l’investissement privé ; une partie de la dépense publique remplace alors de la dépense privée au lieu de s’y ajouter.
  • L’équivalence ricardienne. Formalisée par Robert Barro en 1974, elle suppose que les ménages anticipent les impôts futurs nécessaires pour rembourser la dette : ils épargnent davantage aujourd’hui, ce qui neutralise la relance. Dans le simulateur, le profil néoclassique retient que 50 % d’une baisse d’impôts est ainsi épargnée.
  • Les effets d’offre. À long terme, la croissance dépend de la quantité de travail, du capital et de la productivité, pas de la demande. Une dépense financée par des impôts plus lourds peut décourager le travail et l’investissement.

Les keynésiens répondent que ces mécanismes supposent des ménages parfaitement informés, capables d’emprunter librement, et une économie proche du plein emploi : en récession, ils sont faibles. Le débat est donc moins sur l’existence du multiplicateur que sur sa taille dans une situation donnée.

Le débat austérité contre relance (2010-2013)

La crise de la zone euro a servi de test grandeur nature. En 2010-2011, plusieurs pays européens ont engagé des plans de réduction rapide de leur déficit. Une partie de la littérature, autour d’Alberto Alesina et Silvia Ardagna (2010), soutenait qu’une consolidation fondée sur la baisse des dépenses pouvait même être expansionniste, en restaurant la confiance.

En janvier 2013, Olivier Blanchard, alors économiste en chef du FMI, et Daniel Leigh publient un document de travail devenu célèbre : les prévisions de croissance de 2010-2011 avaient systématiquement été trop optimistes dans les pays qui consolidaient le plus. Leur explication : les prévisionnistes avaient retenu des multiplicateurs d’environ 0,5, alors que les multiplicateurs réels du début de la crise étaient nettement plus élevés, sensiblement au-dessus de 1.

Ce débat revient à chaque budget : faut-il réduire vite le déficit pour respecter la règle des 3 %, ou plus lentement pour ménager la croissance ? Les prévisions de croissance et d’inflation pour 2026 reposent elles-mêmes sur une hypothèse de multiplicateur. Pour une mise en perspective avec d’autres outils, voir aussi l’article sur la courbe de Laffer.

Testez-le dans le simulateur

Le meilleur moyen de comprendre le multiplicateur est de le manipuler. Dans l’espace Simulations, choisissez une mesure (par exemple 10 Md€ d’économies sur la dépense de l’État, ou 10 Md€ d’investissement public en plus), puis cliquez sur un profil : « keynésien », « néoclassique », « marxiste », « néolibéral »… Ses hypothèses se remplissent automatiquement, du multiplicateur à la part d’épargne ricardienne. Vous pouvez ensuite modifier chaque paramètre et comparer, sur dix ans, la croissance, le chômage, le déficit et la dette.

Les trois premières simulations sont gratuites, même sans compte ; au-delà, l’espace demande un compte Premium.

Fiche pour la classe

Dans le simulateur, l’onglet « Fiche prof » génère une version imprimable à partir de la simulation lancée : notions mobilisées, lien avec le programme, questions calculées sur les résultats et corrigé (Premium). Pour réviser les notions voisines, effet d’éviction, stabilisateurs automatiques ou soutenabilité de la dette, l’article 12 notions clés d’économie publique en donne une définition courte et un exemple chacune.

Explorer ce poste : Toute la dépense publique, 1 671,8 Md€ en 2024

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le multiplicateur keynésien en une phrase ?

C’est le nombre d’euros de PIB supplémentaires obtenus pour 1 euro de dépense publique en plus (ou perdus pour 1 euro en moins), une fois pris en compte les revenus et les dépenses que ce premier euro entraîne.

Quelle est la formule du multiplicateur ?

Dans le modèle le plus simple, k = 1 / (1 – c), où c est la propension marginale à consommer. Avec c = 0,8, k vaut 5. En ajoutant les impôts (taux t) et les importations (propension m), la formule devient k = 1 / (1 – c(1 – t) + m), ce qui donne une valeur bien plus faible, proche de 1.

Combien vaut le multiplicateur en France ?

Il n’existe pas de valeur unique. Les estimations empiriques se situent le plus souvent entre 0,5 et 1 en temps normal pour la dépense publique, et au-dessus de 1 en récession. Le FMI a estimé en 2013 que les multiplicateurs de 2010-2011 en Europe avaient été nettement supérieurs aux 0,5 supposés dans les prévisions.

Le multiplicateur keynésien est-il au programme de SES ?

La politique budgétaire et ses effets sur l’activité figurent au programme de terminale de sciences économiques et sociales, dans le chapitre consacré aux politiques économiques dans le cadre européen. Le multiplicateur est l’outil qui permet d’en chiffrer l’effet.

Pourquoi certains économistes contestent-ils le multiplicateur ?

Parce que la dépense publique peut évincer une partie de la dépense privée (hausse des taux, anticipation d’impôts futurs, réaction de la banque centrale). Pour les néoclassiques, le multiplicateur est donc faible, parfois proche de zéro ; pour les keynésiens, il est élevé quand l’économie tourne en dessous de ses capacités.

Sources